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APPEL A COMMUNICATION colloque Terrains et chercheurs sous surveillance

par Sylvie Chiousse - publié le , mis à jour le

date limite de soumission : 15 février 2018
à : colloquesurveillancechercheurs@gmail.com

Terrains et chercheurs sous surveillance
(Auto)contrôle, (auto)censure et mise en administration
des sciences sociales

Colloque CHERPA – LAMES – IREMAM
_ 17-18 mai 2018

À rebours d’une vision enchantée du savant guidé par ses seules intuitions et tout entier animé par la découverte de la vérité, le chercheur en sciences sociales est - par la nature même de sa démarche de connaissance - pris dans une multitude de relations d’interdépendance (avec son institution de rattachement, avec ses financeurs, avec ses enquêtés, avec les comités d’édition). Celles-ci contraignent, bornent et parfois entravent sa liberté d’investigation, d’analyse et d’écriture. _ Aujourd’hui, sans doute par un effet conjugué de la managérialisation et de la judiciarisation des sociétés, les contingences de la recherche en sciences sociales se formalisent de façon très explicite, contractuelle, sous le jour de chartes d’éthique, de rapports d’activité, d’ordres de mission, de livrables, de demandes d’autorisation, etc. Prise entre de nouvelles exigences - la rentabilité et la sécurité juridique par exemple -, l’activité des chercheurs en sciences sociales ne doit plus répondre simplement à des logiques strictement scientifiques mais satisfaire aussi à des injonctions en termes de responsabilité, de déontologie, d’utilité… La réponse à ces injonctions renvoie à des dilemmes d’autant plus problématiques que le « terrain » a pris une place prépondérante dans une partie des sciences sociales (Bensa et Fassin 2008, Arborio et Fournier 2015, Leroux et Neveu 2017), particulièrement depuis le tournant ethnographique des années 1990. Celui-ci a ouvert de nouveaux objets à une investigation toujours plus attentive à saisir les pratiques sociales en situation, tout en élevant peu à peu les exigences de vigilance épistémologique. De même, la généralisation des techniques de l’information et de la communication a ouvert, de la part d’entreprises commerciales, tout un volet d’enregistrement de traces des pratiques des acteurs sociaux à leur insu pour anticiper leurs conduites et chercher à les infléchir. Ces manières, formellement voisines de certaines pratiques des sciences sociales, créent la confusion et obligent les chercheurs de composer avec des réticences et des préventions d’acteurs sociaux contre l’enquête en sciences sociales quelle qu’elle soit. La dernière décennie a même vu s’exprimer des revendications à un droit à l’enquête pour les chercheurs (Laurens et Neyrat 2010).
En proposant de mobiliser le terme de surveillance pour caractériser le contexte de travail du chercheur, l’objectif de ce colloque est d’identifier et mettre en débat les diverses contraintes qui s’exercent désormais sur leur métier. L’enquêteur en situation de surveillance fait face à des réalités d’hétéronomie sur les enquêtés, l’enquête et l’écriture, pouvant engendrer des difficultés, voire des effets de censure pas toujours conscients sur le travail de recherche.
Les raisons de surveillance des chercheurs sont multiples. D’abord, elles s’exercent au motif de « sécurisation » du travail de recherche dans les contextes « à risque » de transformation de régimes politiques, de durcissement des démocraties formelles avec l’état d’urgence (Mohammed 2015), ou d’environnements définis comme « sensibles » ou « dangereux », y compris au sein d’organisations productives (Amiraux et Cefaï 2002, Boumaza et Campana 2007). D’une part, les chercheurs doivent inlassablement faire face sur leurs terrains à la surveillance d’appareils sécuritaires et à des dispositifs de contrôle (Crosby et Rea 2016) de plus en plus sophistiqués de leurs activités scientifiques et intellectuelles. D’autre part, ils sont confrontés à des injonctions sécuritaires qui sont internes au monde de la recherche et qui s’expriment en termes d’encadrement délimitant le champ des possibles pour des enquêtes « protégées » ou juridiquement « sécurisées », c’est-à-dire qui protégeront l’institution d’éventuels recours juridiques.
Ces évolutions du métier ne se limitent pas aux fieldworkers enquêtant dans des contextes dits « sensibles » mais tendent à affecter l’ensemble des activités des sciences sociales, empruntant un registre euphémisé. Au nom de l’éthique, de la déontologie professionnelle et du respect strict des protocoles d’enquête, se déploient de nouveaux modes de contrôle en apparence indolores. Ce processus tend à aligner la recherche en sciences sociales et la relation aux enquêtés sur les modèles du champ de la santé qui invitent à mieux prendre en compte les droits du malade (Divay et Gadea 2008). Ce faisant, il favorise des modes de juridicisation et de judiciarisation des conflits au sein du champ scientifique (Laurens 2016), induit des réflexes de rejet ou de censure chez les enquêtés et, par suite, d’autocensure chez les chercheurs dans le choix des objets, des terrains et des façons de les investiguer.
Enfin, le champ des sciences sociales est travaillé par des pressions endogènes mais aussi exogènes au monde scientifique. Le souci de performance et de rentabilité des fonds investis dans la recherche encourage la recherche sur contrats et conduit les financeurs publics ou privés à privilégier une sociologie sur le mode managérial policy-oriented, une science de gouvernement prescriptive, des recherches dites « appliquées ». Les exigences de « rentabilité » qui en découlent incitent les institutions académiques à la managérialisation du travail de la recherche. Elles induisent des contraintes temporelles et spatiales, matérielles et financières qui, à défaut d’être respectées, exposent le chercheur à des critiques sur son utilité sociale (Lahire 2016) et la scientificité de son travail, très efficaces pour se débarrasser d’une « science qui dérange » pour sa puissance critique (Bourdieu 1981).
_ Nous proposons de rouvrir à nouveaux frais cette question à travers une interrogation sur les différents sens du mot surveillance tel qu’il peut venir à l’esprit des chercheurs qui se sentent entravés dans la pratique de leur métier. Comment faire des sciences sociales en situation de « surveillance » ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur le statut et les pratiques du chercheur ? De quelle manière et dans quelle mesure le chercheur peut-il composer avec les dispositifs formels et informels de surveillance ou les contourner ?

Ce colloque s’articulera autour de trois axes majeurs, tentant d’ordonner la diversité des situations de surveillance.
- Axe 1 Terrains sous surveillance
- Axe 2 Enquêtes sous surveillance
- Axe 3 Écritures sous surveillance

Modalités de soumission
- à colloquesurveillancechercheurs@gmail.com

- Soumission d’une proposition de communication - date-limite : 15 février 2018 . La proposition doit comprendre un titre, un résumé de 3 000 signes maximum (bibliographie incluse) et des mots-clés.

Comité scientifique
- ABBASSI Fatiha Amal, Doctorante, Science politique, CHERPA-IREMAM-CEDEJ
- ALDRIN Philippe, Professeur des Universités, Science politique, CHERPA, Sciences Po Aix
- BOUMAZA Magali, Enseignante-chercheuse, Science politique, Université Galatasaray
- CAMPANA Aurélie, Professeur de Science politique, Université Laval
- FOURNIER Pierre, Professeur des Universités, Sociologie, LAMES-AMU
- GAUDIN Jean Pierre, Professeur des Universités, Science politique, CHERPA, Sciences Po Aix
- GEISSER Vincent, Chargé de recherche CNRS, Science politique, IREMAM-AMU
- MIRMAN Yves, Doctorant, Science politique, CHERPA-IREMAM
- MUCCHIELLI Laurent, Directeur de recherche CNRS, Sociologie, LAMES/AMU
- NEYRAT Frédéric, Professeur des Universités, Sociologie, DYSOLAB /Université de Rouen
- TROADEC Gaëlle, Doctorante, Sociologie, LAMES-AMU

Comité d’organisation du colloque
- ABBASSI Fatiha Amal (CHERPA-IREMAM-CEDEJ) amal_abbassi@yahoo.fr
- MIRMAN Yves (CHERPA-IREMAM) yves.mirman.c@gmail.com
- TROADEC Gaëlle (LAMES) gaelle.troadec03@gmail.com
- FOURNIER Pierre (LAMES) pierre.fournier@univ-amu.fr
- ALDRIN Philippe (CHERPA) philippe.aldrin@sciencespo-aix.fr
- GEISSER Vincent (IREMAM) vincent.geisser@wanadoo.fr